Mon cher petit H.,
L’actualité internationale est dominée, ces jours-ci, par un drame qui s’est déroulé loin d’ici : en Haïti, la terre a tremblé, ensevelissant des dizaines de milliers de personnes sous les décombres de maisons mal construites. Partout la solidarité s’exprime pour le peuple haïtien, meurtri une nouvelle fois, après la litanie de plaies qu’il a subies depuis l’émancipation de cette ancienne colonie française. Partout, y compris dans Gaza assiégée, dont les habitants ont tenu à contribuer, à hauteur de quelques centaines de milliers de shekels, à l’urgence haïtienne. Israël, pour sa part, a envoyé en Haïti un hôpital de campagne pour venir en aide aux victimes du séisme. Sous le titre « Soins intensifs pour l’image d’Israël », un journal israélien raconte que le coût de la délégation israélienne dépêchée en Haïti atteint 6 millions d’euros par semaine – et précise qu’un tiers de cette somme est consacré au service de presse de l’armée israélienne, qui s’assure ainsi une couverture médiatique internationale positive pour l’Etat hébreu. L’occasion était trop belle…
Ici, sans doute les souffrances des Palestiniens sont-elles moins aigües, mais elles ne sont liées à aucune cause naturelle. Elles impliquent notamment des humiliations quotidiennes, qui ne se matérialisent nulle part mieux qu’à Qalandyia. Sur la route de Ramallah à Jérusalem, cet immense check-point transforme un trajet d’une quinzaine de kilomètres en une aventure de plusieurs heures.
Il faut imaginer, entre deux sections du mur de béton qui balafre la Cisjordanie, un grand hangar en tôle ondulée où s’entassent, dès les premières heures du jour, plusieurs centaines de personnes, sorties des bus ou des taxis collectifs venus de Ramallah, Naplouse ou Jénine. Les conversations s’engagent facilement entre les derniers arrivés, plutôt joyeuses et détendues. Les plaisanteries fusent, les sourires s’échangent, l’attente est plus douce ainsi. Puis, soudain, mouvement. Cris. Interjections. Devant, là où les corps sont plus serrés, des enfants pleurent. Au fond du hangar, trois couloirs grillagés, comme des entonnoirs, qu’il faut viser, vers lesquels il faut forcer le passage en pariant sur celui qui se videra le plus vite : « A gauche, à droite, au milieu ? ».
Au bout de chaque couloir, un tourniquet qu’un soldat israélien bloque et débloque à son gré, depuis son poste de commande, isolé – lumière rouge, lumière verte. La foule mouvante et sonore est de plus en plus nombreuse : d’autres bus, d’autres taxis l’alimentent en un flux continu. Les conversations, les rires reprennent – vouloir être un moineau, à l’image de ceux posés là, sur le barbelé, juste au-dessus, comme pour contempler la cruauté des hommes et se satisfaire de son sort, de sa liberté d’aller et venir. Un quart d’heure passe. Les vannes s’ouvrent quelques secondes seulement, à gauche et au milieu. Nouvelle empoignade, nouveaux éclats de voix. On bouscule celui à qui on souriait à l’instant, pour s’approcher avant lui d’un des couloirs, bien en face – ne pas être coincé entre deux ! Ceux qui se sont déjà engagés dans celui de droite cherchent à rebrousser chemin – impossible. Ils craignent que le planton chargé de leur tourniquet ne se soit octroyé un « moment de vie ». Est-ce lui qui se fait tirer le portrait, posant nonchalamment, avec son arme, devant sa cahutte blindée, ou est-ce sa collègue, tenant l’appareil, si jolie, si indifférente au sort des femmes et des hommes qui attendent, aux larmes des enfants ? A mesure qu’on s’approche des couloirs, quart d’heure après quart d’heure, la tension devient plus intense, la violence plus forte. Mais elles ne durent que le temps de l’ouverture des vannes et se calment entièrement en une fraction de seconde. Toujours les sourires, les rires reviennent. On ne perd que du temps, jamais sa dignité.
Enfin dans un couloir. On respire mieux, malgré l’ambiance littéralement carcérale. Les hommes grillent des cigarettes, s’en offrent d’un couloir à l’autre, les femmes réajustent leurs voiles. Le plus dur est fait : « Je passerai aujourd’hui, inch’allah. Je pourrai travailler, aller au mariage auquel je suis invité, me faire soigner…». L’attente, encore. Souffrir les rires des soldats aveugles, sourds et muets, là, derrière le grillage et la vitre blindée.
Après chaque tourniquet, un sas d’attente, d’où il faut franchir un tourniquet de plus. Chacun prépare son laissez-passer, provisoire ou permanent – moi mon passeport. Chaque sas peut accueillir vingt ou trente personnes à la fois. Les jeunes enfants quittent enfin les bras de leurs parents, peuvent faire quelques pas. La tension remonte, pourtant, il faut se positionner pour passer au plus vite.
Une femme fait valoir son vieil âge, un jeune homme prétend que toute sa famille l’attend déjà, de l’autre côté. Un vieil homme aveugle et son accompagnateur coupent la file désordonnée, sans provoquer un mot de contestation. Derrière eux les chamailleries reprennent, entre plusieurs femmes d’âges différents, toutes voilées. « Crazy people, Arabs ! », me lance Najah, un jeune ami de Naplouse, dans un clin d’œil. Sa maman lui colle une petite tape derrière la tête, l’engueule en Arabe, me sourit, le corrige : « Crazy system. ». Je le trouve plein d’autodérision et elle, pleine de retenue… J’ai beau être plutôt patient et être ici de mon plein gré, les mots qui me viennent sont beaucoup plus sévères pour les Israéliens.
Derrière le second tourniquet, un scanner à bagages et un portique de sécurité, comme dans n’importe quel aéroport, et un lecteur biométrique (destiné au contrôle exclusif des Palestiniens). Une autre vitre blindée, derrière laquelle un soldat qui n’a pas plus de 18 ans aboie des instructions monosyllabes dans un mauvais anglais. C’est lui qui fait durer le plaisir. Dans son dos deux jeunes filles en uniformes discutent en riant sans un regard pour les écrans où défile le contenu des sacs, valises et blousons qui traversent le scanner.
Encore un tourniquet, de pure forme celui là, qui tourne dans le vide. Le chauffeur du bus 18 nous attend, sur le parking, depuis deux bonnes heures.
So long, Palestine. Welcome back to Israel.








24 janvier 2010 à 19 07 28 0128 |
“Ici, sans doute les souffrances des Palestiniens sont-elles moins aigües, mais elles ne sont liées à aucune cause naturelle”
Crois-tu que le monde s’est mobilisé en Haïti à chaque coup-d’état ?
Sur ce, à quand ton retour à Paris pour qu’on puisse enfin se revoir ?
25 janvier 2010 à 7 07 27 0127 |
Certes pas, et il y aurait certainement beaucoup à dire sur ce sujet également !
Je rentre début février. Es-tu désormais à Paris ?
29 janvier 2010 à 14 02 20 0120
non, toujours pas, ou très ponctuellement. Suis toujours sur Toulon, et peut-etre Lorient à l’été.