Mon cher petit H.,
Jeudi dernier, j’ai été réveillé à l’aube par l’appel téléphonique d’un de mes contacts à l’Autorité Palestinienne, rencontré à Ramallah en début d’année. Il m’a indiqué qu’une opération de l’armée israélienne était prévue, pour le début d’après-midi de la même journée, à Hébron. Sans me donner plus de détail, il m’a recommandé de me trouver dans la Casbah vers 14h pour assister peut-être à une opération «anti-terroriste». J’ai déduit de ses propos que, cette fois, les autorités militaires israéliennes avaient eu la «délicatesse» de prévenir l’Autorité Palestinienne d’une incursion prévue par Tsahal dans la Zone A, la partie de la Cisjordanie sous contrôle exclusif du quasi-gouvernement Palestinien. En effet, en fin d’année dernière, une incursion de ce genre avait eu lieu, dans les environs de Naplouse, pour un résultat particulièrement sanglant : après l’assassinat d’un colon israélien, la veille de Noël, une unité des forces spéciale de Tsahal avait été abattre, chez eux, devant femmes et enfants, les trois auteurs présumés du crime.

Sur fond rouge : "Cette terre a été volée par les Arabes après le meurtre de 67 juifs de Hébron en 1929" © Tous droits réservés.
Après avoir vérifié qu’aucune actualité de cet ordre ne pouvait impliquer de telles représailles, non sans appréhension pourtant, j’ai donc préparé mon départ vers Hébron. Je ne connaissais de cette ville que ce que tout le monde en sait : elle abrite le Tombeau des Patriarches (celui d’Abraham, notamment) qui marquerait également, selon le Zohar, l’entrée du Jardin d’Eden. La communauté juive de Hébron, particulièrement radicale, forte de quelque 500 membres, entourée par 150 000 Musulmans, est protégée en permanence par plus de 1 500 soldats. Les tensions y sont constamment très vives et l’histoire de la ville, depuis un siècle, est notamment marquée par plusieurs massacres, effroyables réponses d’une communauté à l’autre. Par surcroît, tous les touristes que j’ai rencontrés ici et qui ont visité cette ville m’ont fait part de leur grand malaise devant les insultes, les gestes obscènes, les menaces proférées notamment par les enfants de sa communauté juive, véritablement fanatisés.
Mon expérience a été bien différente. Après avoir traversé Al-Khalil, la ville arabe moderne et débordante de vie, visité son incroyable marché de téléphones portables en plein air, j’ai trouvé en milieu de matinée dans le vieux quartier d’Hébron une ambiance de ville fantôme : quelques chiens errants, un vent chaud qui balaie la poussière, des rues désespérément vides, des volets, des persiennes qui grincent comme je m’approche, partout des portes et des fenêtres délabrés, des impacts de balles ou d’obus, des ruines anciennes et d’autres résultant de violences récentes… Et beaucoup de graffitis et de placards qui témoignent de la haine qui a pris racine sur cette terre. Je croisai juste quelques soldats : les premiers coiffés de bérets ; plus près du Tombeau des Patriarches, ils étaient casqués.
L’édifice lui-même concentre toute la complexité de l’endroit : le plus imposant bâtiment juif de la planète, probablement construit par Hérode, surmonté de deux minarets depuis le XIVe siècle, lieux de culte juif et musulman y sont encore plus intimement imbriqués qu’à Jérusalem. Son entrée Sud donne accès aux zones sous contrôle juif : quelques salles de prières entourées des chambres funéraires symboliques d’Abraham et de Sarah, de Jacob et de Leah, constituent ensemble le second lieu saint du judaïsme après le Mur des Lamentations. L’entrée Ouest dessert le Hall d’Isaac : le cœur de la Mosquée d’Ibrahim, la salle la plus vaste de l’édifice, attenante aux chambres d’Abraham et de Sarah (qui se trouvent également sous contrôle musulman), elle abrite l’entrée de la grotte de Makpéla, antichambre de la tombe d’Adam et Eve et du Jardin d’Eden. Le Hall d’Isaac est ouvert aux juifs 10 jours par an.

Une tombe arabe profanée par une Magen David, jeudi 28 janvier 2010 à Hébron. © Tous droits réservés.
Après avoir suivi une procession funéraire lugubre jusqu’au cimetière musulman qui surplombe le Tombeau des Patriarches, à travers la partie arabe de la vielle ville contrôlée par Tsahal , il était temps que je me dirige vers la zone sous contrôle exclusif de l’Autorité Palestinienne, où l’action m’avait été promise. Non sans avoir confirmé trois fois que je savais où je mettais les pieds au planton de faction à la lourde barrière qui, à l’ombre d’un mirador en pierre de Jérusalem (et non en béton, comme partout ailleurs), matérialise la frontière, j’y retrouvai la vie orientale : des sourires étonnés et le plus souvent sympathiques face à mon apparence occidentale, un marché en pleine rue, un capharnaüm invraisemblable où tout s’achète et tout se vend – j’ai ainsi pu acquérir un Holga auprès d’un marchand de fruits, pour le prix d’un kilo d’oranges…
Et puis soudain, des cris, en Arabe et en Hébreu, des coups de klaxon, le hurlement d’une sirène. Ayant probablement traversé le quartier en ruines qui fait office de zone-tampon entre les communautés, une section d’infanterie israélienne a verrouillé la rue en quelques secondes et pris le marché en étau : en bas de la rue, une jeep semi blindée coupe la circulation. En haut, cinq hommes dont un sous-officier couvrent tous les azimuts en descendant vers la jeep. Au milieu, huit soldats se saisissent sans hésiter de quatre hommes, apparemment très jeunes. Aucun coup de feu n’est tiré, mais la tension est à son comble. Les passants jettent des regards haineux aux soldats, dont les yeux trahissent la peur. Le contraste entre la puissance de feu dont ils disposent et la crainte que leurs visages expriment me frappe. La section se rassemble près du véhicule et regroupe les prisonniers, qui gardent les bras levés. Je suis les soldats. Un officier s’approche : «Qui es-tu, toi ?». «Je suis Français. Je ne veux pas rester dans la zone après votre passage, je n’ai croisé aucun autre occidental, je ne suis pas rassuré : je vous suis.» Aucun mensonge, ici. «Fais voir ton passeport.». Je lui tends. «C’est clair que tu nous suis. Et tu peux déjà oublier tes photos.». Il me rend mon passeport, fait signe à l’un de ses hommes de me surveiller.
10 minutes ont pu passer depuis les arrestations, nous progressons pas à pas vers la «frontière». Tous les dix mètres, une halte. Deux servants de fusils mitrailleurs surveillent les flancs du détachement, la jeep ouvre la marche, derrière nous un autre fusil mitrailleur marche à reculons. Mon téléphone sonne. C’est Ramallah. On m’informe que les quatre hommes arrêtés ont entre 14 et 18 ans et qu’ils sont soupçonnés de s’être introduits dans la zone israélienne pour faire les poubelles des Juifs… Mon escorte, un grand Russe, ne peut pas me le confirmer. Il fait chaud et il transpire sous son casque lourd. «You can ask the captain when we get there.» On parle un peu : il est bavard et son Anglais est très bon. Son père était soldat, il est mort en Tchétchénie et lui a fait son Aliyah juste après, avec sa mère. Il n’a pas été à Gaza, mais l’un de ses amis fait partie des 10 qui sont morts là-bas. Pourtant, il trouve que 10, c’est un bon nombre, comparé aux 250 ou 300 que le chef d’état-major avait prévu. Il termine son service militaire dans cinq mois et espère être médecin. D’ailleurs, c’est l’infirmier de la section. On arrive à la frontière. Je recommence à prendre des photos. Mon « ami russe » me regarde d’un air navré : «On va te fouiller avant de te laisser repartir, et je pense que le capitaine ne va pas te laisser ta carte mémoire.». Je change de carte, il me regarde faire en souriant et m’adresse un clin d’œil. Je prends son portrait. Le capitaine approche : «On s’occupe d’eux et après on s’occupe de toi, tu ne bouges pas. Et arrête les photos, ça ne sert à rien.» «Capitaine, j’ai cru comprendre que les jeunes que vous avez arrêtés sont de simples chiffonniers…» «Infiltrators : in to steal, in to kill. For all I know, they’re terrorists.*»
Combien de temps passeront-ils dans les geôles israéliennes ? Pour moi, l’affaire s’est réglée en deux petites heures, j’ai été fouillé sans être plaqué au mur. Même si j’en avais mis une en sécurité, j’ai laissé deux cartes mémoires au capitaine, avec l’espoir que mon « ami russe » y retrouve peut-être son portrait.
«*Infiltrés : rentrés pour voler, rentrés pour tuer. Pour autant que je le sache, ce sont des terroristes.»





















































